Les clusters brassicoles, détonateurs de l'urbanisme aux USA ?

Tous les mois, L’Echappée Bière vous traduit un article paru dans la presse étrangère. Aujourd’hui, un long et très instructif papier sur la manière dont, aux Etats-unis, des clusters brassicoles redessinent l’espace urbain. Un article de Richard Florida paru en août 2017 dans le media CityLab. Pour les puristes, l’article en anglais est ici : https://www.citylab.com/life/2017/08/can-craft-breweries-transform-americas-post-industrial-neighborhoods/536943/
Entre 1985 et 2010, le nombre de brasseries aux USA a bondi de 27 ( ! ) à 1754. Encore plus remarquable, entre 2010 et 2015, le nombre a encore plus que doublé, pour 4225 aujourd’hui.
Une nouvelle étude, parue dans « The professional Geographer » raconte l’histoire de cette tendance, et explique son impact sur la transformation des quartiers et banlieues des villes à travers le pays. La révolution craft beer semble, comme beaucoup de phénomènes urbains, fonctionner en cluster. La bonne nouvelle, c’est que nombre de ces clusters prennent vie dans des lieux sujets au désinvestissement et désindustrialisé.

Des clusters brassicoles pour créer des synergies

Les brasseries artisanales se regroupent, car elles peuvent se revendre leurs stocks de grains et de houblons, partager des services et équipements, et même mutualiser ou former ensemble du personnel. Les plus petites brasseries, en particulier, tirent de larges proportions de leur revenue de leur espace dégustations (taproom) en vente directe. Se placer dans un quartier en plein développement brassicole peut amener un flot de touriste et du trafic.
L’étude fait une recherche assez approfondie sur les localisations de brasseries artisanales et brew pub dans 10 villes : Austin, Charlotte, Chicago, Denver, Minneapolis, New York, Portland, San Francisco et Seattle. Dans ces 10 villes, 7 peuvent revendiquer posséder un quartier de brasseries artisanales. En utilisant une analyse type Rypley K, (une équation qui mesure l’impact du cluster sur son environnement), les chercheurs ont trouvé que « le plus grand indicateur de l’implémentation d’une brasserie dans un quartier est justement la présence préalable de brasserie(s)  dans le quartier ».
L’étude complète montre cependant que les brewpubs et les micro brasseurs s’implantent parfois dans des quartiers distincts. Les brewpubs s’implantent aussi dans des quartiers commerçants, pendant que les brasseries artisanales sont souvent restreintes aux quartiers industriels. Ce type de séparation se confirme dans 4 villes sur les 10 présentes dans l’étude : New York, Portland, et San Diego, et dans une moindre mesure à Austin. Dans 6 des villes citées, les micro brasseries et les brewpubs se regroupent ensemble.

Le plus grand succès et la plus grande concentration inclut le quartier Pearl à Portland, NoDa à Charlotte, Rino à Denver. Ces quartiers doivent leur récent renouveau aux micro brasseries. Brasseurs et brewpubs travaillent de concerts avec les cafés, restaurants et centres d’art pour transformer des quartiers industriels en quartiers vivants 24h/24. NoDa, par exemple, était un ancien quartier de manufactures textiles qui a dépéri dans les années 70 e 80, et qui, aujourd’hui, connait un large renouveau à travers la vie des brasseries ; A Denver, le quartier de RiNo, un ancien quartier d’entrepôt le long des rails, compte désormais 9 brasseries et 27 galeries.

Une concurrence au sein des clusters brassicoles

Depuis, les brasseries artisanales sont rentrés en compétitions entre elles dans ces quartiers brassicoles, leurs produits tendent à se différencier encore plus des brasseries industrielles, créant une concurrence moins directe. Un visiteur dans le quartier brasseurs de Ballard à Seattle profitera surement d’une « On your left IPA » dans la brasserie Peddler Brewing puis  une « Flagship Red » de la brasserie Maritime Pacific dans la même sortie.
Il s’agit d’un vrai changement. Dans les années 60, de grandes brasseries américaines comme MillerCoors & Ab Inbev ont totalement monopolisé le marché brassicole. Ces conglomérats offraient tous une offre très similaire de produits, généralement connus sous le nom American Pale Lager. La domination des géants brassicoles a créé un espace de niche pour les petites brasseries pour injecter une nouvelle variété de produits sur le marché, ce que les brasseurs ont fait dans  les années récentes, et ce que les économistes nomme « resource partitioning » (partition de ressources).
Le développement des brasseries artisanales colle également avec un désir prononcé parmi les consommateurs de la génération « Millenials », pour ‘l’aventure’ et la ‘variété’ dans les produits qu’ils choisissent.
Sans surprise, toutefois, les millenials représentent encore une majorité (57%) des personnes consommant de la bière artisanales de manière hebdomadaire.

Des clusters brassicoles comme lieux de sociabilité

Du côté des fournisseurs, le facteur principal du développement a été la légalisation du homebrewing (brassage à domicile) en 1979  au niveau fédéral. Cette fin du dernier vestige de la prohibition a permis à une horde d’amateurs de bières de s’organiser en club de brasseurs amateurs. En 1988, il y avait plus de 600 clubs à travers le pays, avec près d’un million de membres. Quelques 90% des brasseurs professionnels ont commencé comme brasseurs amateurs.
L’approche collaborative, expérimentale de ces clubs d’amateurs persiste encore aujourd’hui dans les quartiers selon l’étude.
Pour autant, l’impact du tourisme brassicole ne doit pas être exagéré. En Caroline du Nord, par exemple, 38% des clients des brasseries sont des touristes. Sans surprise, cet état a été l’un des premiers à mettre le développement des brasseries à son agenda. De plus petites villes, comme Missoula dans le Montana, ont aussi vu un large influx de touriste et d’investissement dans la brasserie amateurs.
Encore plus importants, brewpubs et micro brasseries offrent à leur quartier des lieux de rassemblements, pendant que la bière artisanale offre un sentiment de fierté et d’identité aux communautés sur place. Et contrairement aux bars traditionnels, taproomes et brewpubs semblent être plus familiaux ( et accueillent parfois les chiens !)
Bien sûr, dans de nombreux lieux, micro brasseries et brewpubs sont souvent considérés comme des signes avant-coureur de gentrification. Mais les micro brasseries s’installent plutôt dans des anciennes zones industriels où peu de personnes vivent. « Nombreux quartiers brassicoles émergent dans les villes américaines, et semblent s’installer dans les parties de la ville qui étaient remplis d’entrepôt et d’activités industrielles », rappelle l’étude. C’est le type de quartier qui ont été frappés le plus durement par la désindustrialisation , et le brassage peut occuper une partie de l’espace laissé libre.
Peut-être la révolution brassicole transformera plus que les quartiers. En se penchant à nouveau sur l’histoire américaine, les tavernes et les beers halls ont aidé à la mobilisation de mouvements politiques et sociaux. Wynkoop brewing Company, un brewpub qui agit comme catalyseur dans l’image de marque et la revitalisation du quartier de LoDo à Denver, a été créé par un ancien maire de Denver et le gouverneur actuel du Colorado, John Hickenlooper, qui est présenté comme un potentiel candidat démocrate pour 2020. Le catalyseur du mouvement  de la bière  artisanal pourrait agiter la prochaine révolution politique.

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